« C'est contagieux » : comment l'agressivité de Trump change le visage de la mondialisation

Les Echos | 31 mars 2026

« C'est contagieux » : comment l'agressivité de Trump change le visage de la mondialisation

L'économiste américain Richard Baldwin explique que les droits de douane américains poussent le reste du monde à se rapprocher et à signer des accords de libre-échange. Mais, même sans les Etats-Unis, les tensions vont persister.

Par Guillaume de Calignon

La mondialisation et le libre-échange ne sont pas morts mais sont en train de muter. Le choc douanier de Donald Trump pousse le reste du monde à se rapprocher, selon Richard Baldwin, professeur à l'IMD Business School de Lausanne et chercheur au Centre for Economic Policy Research (CEPR).

Le commerce international est devenu une arme dans la lutte pour la suprématie mondiale opposant la Chine aux Etats-Unis. L'Amérique, premier marché mondial et première destination des exportations de la planète, se referme en utilisant les droits de douane, et la Chine, premier exportateur, se défend en maniant les restrictions à l'exportation, notamment sur les métaux critiques.

Mais « les pays sont en train de se rejoindre et de signer des accords de libre-échange sans l'Amérique. L'attitude de Donald Trump fonctionne comme un aiguillon sur le reste du monde en incitant les pays à se rapprocher », explique l'économiste américain, de passage à Paris pour présenter ses travaux. Il les exposera dans un ouvrage publié dans les prochaines semaines, intitulé « World War Trade » ou « La guerre commerciale mondiale ».

Un nouvel ordre commercial

Pour preuve, selon lui, l'Inde a signé un accord avec l'Union européenne, le Mercosur, qui regroupe les pays d'Amérique latine, aussi. Le Royaume-Uni, qui entendait, avec le Brexit, devenir un « Singapour-sur-Tamise », selon l'expression de l'ancien Premier ministre Boris Johnson, a rejoint à la fin 2024 le partenariat de libre-échange transpacifique (CPTPP). Tout cela ou presque grâce à Trump et son protectionnisme. « C'est contagieux », dit en riant Richard Baldwin. Les accords régionaux de libre-échange s'élargissent et se multiplient.

C'est d'ailleurs la stratégie de la Commission européenne, poussée par sa présidente, Ursula von der Leyen. « Un nouvel ordre commercial est en train d'émerger, sur la base des règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) », mais sans les Etats-Unis et même contre eux, résume ce chantre du libre-échange qui a travaillé dans l'administration de George Bush père. « Chacun veut diversifier ses chaînes de valeur mais ces dernières sont désormais tellement intégrées et efficaces qu'il est impossible de découpler complètement les économies entre elles », considère Richard Baldwin.

L'Allemagne, par exemple, la grande économie européenne la plus ouverte sur l'extérieur et la plus fortement exportatrice, est favorable à cette vision. Le chancelier Friedrich Merz a même déclaré au Bundestag il y a quelques jours qu'il envisageait « à plus long terme, un accord avec la République populaire de Chine ».

La Chine, l'éléphant dans la pièce

Mais ce n'est pas l'avis de tout le monde. En France, Emmanuel Macron a déjà indiqué sa volonté de taxer les importations européennes en provenance de Chine si l'empire du Milieu refuse d'ouvrir son marché domestique et d'investir en Europe en acceptant d'effectuer des transferts de technologies.

« Que les pays souhaitent diversifier leurs marchés à l'exportation, c'est une chose, mais les Européens doivent prendre conscience que les entreprises chinoises sont déjà présentes dans la plupart des pays et qu'elles sont extrêmement compétitives. Il sera donc difficile pour eux de croître sur ces marchés », prévient Thomas Grjebine, économiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii).

« Il ne faut pas surestimer les effets de la signature de nouveaux accords de libre-échange sur les exportations européennes car notre industrie a fortement perdu en compétitivité face à la Chine », poursuit cet économiste, auteur d'un récent rapport pour le Haut-Commissariat au plan sur le « rouleau compresseur chinois ». Selon lui, « la Chine constitue aujourd'hui la principale menace économique pour l'Union européenne ». D'autant que le pays n'a pas hésité à priver les entreprises européennes de ses terres rares au moment du bras de fer avec Trump, alors que l'UE ne se tenait pas aux côtés des Etats-Unis dans ce bras de fer.

Une régionalisation du commerce

D'un côté, personne ne veut perdre les bénéfices de la mondialisation. De l'autre, personne ne veut que ses approvisionnements dépendent de la volonté d'un Etat considéré comme un adversaire.

Tout cela pousse, parallèlement à la signature d'accords de libre-échange, à une régionalisation du commerce. Un phénomène que Xavier Durant, le patron de Coface, résumait le mois dernier lors du colloque risque-pays organisé par l'entreprise qu'il dirige : « Il y a moins d'échanges commerciaux entre les grands blocs mais de plus en plus à l'intérieur des blocs. » Un phénomène appelé à durer.


  Fuente: Les Echos