Droits de douane : la révision du traité de libre-échange nord-américain s'enlise à trois mois de l'échéance

Les Echos | 16 avril 2026

Droits de douane : la révision du traité de libre-échange nord-américain s'enlise à trois mois de l'échéance

Par Timothé Boudet

« Le Canada est à la traîne sur ce dossier. » La formule est signée Jamieson Greer, représentant américain au Commerce, et elle résume à elle seule l'état des négociations autour de l'accord de libre-échange Canada - Etats-Unis - Mexique (USMCA). A quelques mois de l'échéance prévue en juillet 2026, les discussions avancent à deux vitesses, Washington privilégiant ses échanges avec Mexico, tandis qu'Ottawa peine à relancer un dialogue structuré.

Entré en vigueur le 1er juillet 2020, l'USMCA est censé garantir la fluidité des échanges entre les trois économies nord-américaines, qui représentent à elles seules l'une des plus grandes zones commerciales au monde.

Des discussions bloquées, un rapport de force assumé

Sur le terrain diplomatique, les signaux sont contradictoires. D'un côté, les Etats-Unis ont engagé des discussions avancées avec le Mexique, notamment sur les règles d'origine industrielles, pour brider les importations chinoises passant par son voisin du Sud. De l'autre, aucun calendrier clair n'existe avec le Canada, malgré une rencontre début mars entre Jamieson Greer et le ministre canadien du Commerce Dominic LeBlanc.

Officiellement, Ottawa assure que « des discussions bilatérales et trilatérales » sont en cours et qu'il est « normal » qu'elles avancent à des rythmes différents. En réalité, l'absence de négociation formelle traduit un blocage politique persistant, alimenté par les tensions commerciales et les critiques américaines sur certaines pratiques canadiennes, notamment les restrictions provinciales sur l'alcool, qui limitent la vente et la circulation de produits américains entre les provinces canadiennes.

Cette incertitude pèse déjà sur les entreprises, en particulier dans l'automobile, secteur emblématique de l'intégration économique nord-américaine. « Nous considérons vraiment le Canada, le Mexique et les Etats-Unis comme un système de fabrication intégré », a tenu à rappeler Jim Farley, directeur général de Ford, lors d'un événement à Detroit en janvier dernier.

Mais cette intégration est aujourd'hui fragilisée. En 2025, l'instauration de droits de douane américains de 25 % sur certains véhicules importés du Canada et du Mexique a déjà contraint plusieurs constructeurs à revoir leurs plans. Certains investissements ont été reportés, notamment dans les usines canadiennes, tandis que des volumes de production ont été ajustés à la baisse.

« Le manque de certitude autour de la révision de l'USMCA et des droits de douane affecte les investissements au Canada », explique David Adams, président de l'association Global Automakers of Canada. « L'accord était censé garantir un commerce sans droits de douane dans la région, et avec 85 à 90 % de la production canadienne destinée aux Etats-Unis, cette incertitude a un impact direct. »

« Des conséquences négatives immédiates »

Certains projets se poursuivent néanmoins. « Toyota a par exemple investi un milliard de dollars pour produire le nouveau RAV4 2026 au Canada », souligne-t-il, preuve que les industriels arbitrent désormais au cas par cas.

Du côté des industriels canadiens, l'inquiétude est explicite. « Les droits de douane américains sur les véhicules et les pièces auront des conséquences négatives immédiates pour l'industrie automobile nord-américaine », alerte Brian Kingston, président de l'Association canadienne des constructeurs de véhicules.

Même tonalité chez les syndicats, qui pointent des effets déjà visibles sur l'emploi. « Des milliers de travailleurs ont perdu leur emploi » dans les secteurs manufacturiers touchés par les tensions commerciales, préviennent Unifor et les Métallos dans une déclaration commune, évoquant des usines ralenties ou à l'arrêt.

A l'approche de l'échéance de juillet 2026, les discussions entrent dans une phase décisive sans qu'aucune issue ne se dessine clairement. Trois scénarios sont désormais sur la table pour déterminer l'avenir de l'accord nord-américain.

Le premier serait un renouvellement complet de l'accord pour seize ans. Une hypothèse soutenue par Ottawa et Mexico, mais jugée peu probable tant les positions restent éloignées.

Le second consisterait en un retrait pur et simple, ou en un démantèlement au profit d'accords bilatéraux. Une option que l'administration américaine n'exclut pas, Donald Trump ayant lui-même estimé que l'accord avait « peut-être fait son temps ».

Reste un troisième scénario, aujourd'hui considéré comme le plus crédible : celui d'un statu quo instable. L'accord ne serait ni renouvelé ni abandonné, mais entrerait dans une phase de révisions annuelles. Un mécanisme prévu par le texte, qui permettrait de prolonger les négociations jusqu'en 2036, au prix d'une incertitude durable pour les entreprises.


  Source: Les Echos